Blog du FC Horbourg-Wihr

vendredi 19 juin 2009

Le nouvel entraîneur du RC Strasbourg est ...

Gilbert Gress, le retour

Léonard Specht l’avait annoncé, il souhaitait engager « un entraîneur à poigne apportant force et volonté ». Son choix s’est porté sur Gilbert Gress, qui va vivre sa troisième expérience à ce poste au Racing, après y avoir été également joueur.

Portrait.
Elevé tout près du stade de la Meinau, il ne faudra pas longtemps à Gilbert Gress pour attirer l’attention. Tout jeune déjà, il ne rêve que de devenir footballeur. Et ils verront ce qu’ils verront, les autres, ceux qui se moquent de sa petite taille, de son air chétif, de ses lunettes imposantes. Ils peuvent bien rire, mais il est résolu à réussir.
Mieux encore, c’est le football qui devra changer : Gress déteste ce jeu direct qui consiste à envoyer vers le but de longs ballons que seuls les grands costaux peuvent conquérir. Il rêve d’un autre football et ne se cache pas pour le dire haut et fort, quitte à déplaire. Les cahiers de ce petit prétentieux ne tardent d’ailleurs pas à se remplir de schémas tactiques novateurs, de notes sur l’évolution du jeu depuis l’origine du football, de conclusions sur la préparation physique et psychologique des équipes.
Mais à l’âge de 14 ans, tout est en passe de s’effondrer. Un médecin décèle une anomalie cardiaque et lui annonce sans ménagement qu’il lui est désormais strictement interdit de jouer au football.
Au grand dam de ses parents, le petit Gilbert n’en tiendra jamais compte. Quatre ans plus tard, un examen approfondi ne décèlera finalement rien d’anormal : durant ces quatre années, Gress aura donc joué, convaincu que son cœur pouvait le lâcher à chaque instant. « Rien n’aurait pu m’empêcher de jouer au football. Alors je tenais ma main sur ma poitrine et je disais : "tais-toi mon cœur, tais-toi…"», il ne te reconnaît pas.
Et c’est le cœur battant qu’en 1960, à 18 ans, il débute au plus haut niveau sous les couleurs du Racing pour un match à Bordeaux. Ses lunettes sur le nez, il en met plein la vue aux spectateurs présents. Le Racing l’emporte 2-1 et Gress est désigné meilleur joueur du match. On l’appellera rapidement "l’Ange de la Meinau". « Il y a bien longtemps que nous n’avions rencontré un garçon aussi doué » dira de lui l’entraîneur du RCS « il est malin comme un singe et joue au football comme il respire ».
Un an plus tard, le journal L’Equipe ose même la comparaison avec Raymond Kopa.
Mais la guerre d’Algérie vient stopper son élan. Appelé sous les drapeaux pendant 21 mois, il en passe 9 au Maghreb.
Il reviendra en métropole avec la jaunisse, sept kilos en moins et le moral en berne. « A mon retour d’Algérie j’ai prié car je ne me sentais pas bien. Et j’ai également prié quand j’étais pendant un an remplaçant au Racing et que je jouais avec la seconde » : au bataillon de Joinville, Gress est en effet bien loin de Strasbourg. Ne s’entraînant plus avec ses coéquipiers, il se contente le week-end des matchs de l’équipe réserve du RCS.
Professionnel oublié, il lui arrivait de se rendre à la piscine de Kehl pendant ses permissions. C’est là qu’un jour un match de football est improvisé par les baigneurs, les deux gardiens de but étant chargés de choisir leurs joueurs. Son physique ne payant toujours pas de mine, Gress sera choisi… en dernier. Personne ne l’avait reconnu.
Professionnel oublié, oui, jusqu’à l’intervention du président Heintz qui exige sa présence pour une rencontre à Marseille. Strasbourg s’y impose 3-1… Gress marque un but et adresse une passe décisive. Une performance qui lui fait retrouver définitivement sa place de titulaire.
Et à l’arrivée de Paul Frantz comme entraîneur, Gress prend une nouvelle dimension. Les deux hommes ont la même vision du football et Schilles peut enfin s’épanouir. Strasbourg remporte la Coupe de France en 1966 et brille en Coupe d’Europe : Milan et Barcelone sont éliminés et quelque temps plus tard, la presse annonce l’intérêt du Barca pour l’ailier droit du Racing.
Le Racing s’incline en quart de finale contre Manchester United mais Matt Busby, le légendaire manager mancunien, encense à son tour Gilbert Gress : « il est aussi fort que Denis Law ». L’Irlandais qui venait d’être désigné Ballon d’Or.
« Et je ne peux pas croire qu’il n’a pas encore été retenu en équipe de France ». Pourtant, Gress ne sera pas sélectionné pour la Coupe du Monde anglaise de la même année par un trio de sélectionneurs trop frileux.
Gress aura très rapidement l’occasion de se consoler : le jour même de sa mise à l’écart, il signe à Stuttgart et rejoint la Bundesliga, le championnat suivi avec attention et admiration par toute l’Alsace. Y réussir serait la plus belle des revanches sur tous ceux qui raillaient le petit à lunettes.
Mais dans un effectif dense de 25 joueurs, peu de monde croit en sa réussite. Pourtant, dès son premier match, il fait taire ses détracteurs, notamment les journalistes : « il a été le meilleur sur le terrain. C’est bien la première fois depuis longtemps que le club n’a pas jeté l’argent par la fenêtre ». Rayonnant sur les pelouses, ses percées sur l’aile droite font merveille et on loue la précision de ses centres. Rapidement, Gress devient une star : invité régulier des émissions de télévision, sollicité par les annonceurs, adoré par les supporters, son influence grandit également au sein de l’effectif du VFB. Bientôt les joueurs allemands arrêteront la bière et les frites au cours des repas d’avant match… Sa notoriété prend alors une dimension incroyable : en 1968, durant le Carnaval, il chante un titre d’Antoine à la télévision. Le présentateur annonce dans la foulée que Gress renonce au football pour se lancer dans la chanson. Plusieurs centaines de coups de téléphone arrivent au studio avant que le présentateur ne mette fin à ces élucubrations et ne dénonce le gag. Plus tard, en conflit avec son entraîneur, Gress est suspendu pour une durée illimitée par son club. La presse tire des numéros spéciaux sur l’affaire et des ouvriers se mettent en grève pendant deux heures en signe de protestation. Tout s’arrange finalement mais, pour marquer son autorité, l’entraîneur exige que Gress se fasse couper les cheveux. Chez le coiffeur, 30 journalistes et photographes sont présents, les photos feront la Une de la presse. Des lectrices réclameront même une mèche de ses cheveux.
Quatre années extraordinaires, jusqu’en janvier 1971 : Stuttgart a alors un besoin urgent d’argent et c’est l’Alsacien qui peut en rapporter le plus rapidement. Il est transféré à Marseille contre une belle somme. Un départ non sans heurts, les opposants à ce transfert étant nombreux. Un comité de soutien se forme même pour réclamer son maintien à Stuttgart.
Avec l’OM, il devient en deux saisons deux fois champion de France et gagne à nouveau la Coupe de France : « il n’aime pas qu’on l’appelle le patron » lit-on dans la presse. « Pourtant on peut dire que son sens du jeu, ses dribbles et ses passes en font le rouage le plus important de l’équipe ».
Après un retour sans relief à Strasbourg de 1973 à 1975, auprès d’un Racing en crise, il termine sa carrière à Neuchâtel. C’est également là qu’il fait ses premiers pas d’entraîneur, jusqu’à son arrivée à Strasbourg en 1977.
A l’équipe relancée par Elek Schwartz, Gress va donner une dimension supplémentaire. C’est tout le groupe qui adhère à ses convictions. Difficilement d’abord : « ma consigne était de jouer sur la largeur du terrain, de faire des passes latérales et en retrait. Les joueurs avaient peur que l’on se fasse siffler avec ce jeu. Mais je m’y suis tenu et on a gagné. » Et ils ont gagné. Rassurés, les joueurs jouent désormais en pleine confiance, malgré la grande sévérité du coach : « Gress est irremplaçable sur la conduite psychologique de l’équipe, il nous a soudé contre lui en imposant le maximum de contraintes, pour obtenir le meilleur rendement possible de l’équipe » (Raymond Domenech).
Basée également sur une condition physique parfaite, une hygiène de vie extrêmement stricte et la responsabilisation de chaque joueur (« chaque fois qu’un joueur touche le ballon, il doit devenir le patron. Il est d’ailleurs payé comme un PDG »), la méthode de Gress est révolutionnaire dans le football français.
Et le 1er juin 1979, Strasbourg remporte enfin le titre de champion. Au bord de la pelouse de Gerland, Michel Denisot est le premier à tendre son micro à Gress : « c’est le plus beau jour de ma vie de sportif » lui dit-il. La consécration est là : depuis deux ans, le Racing joue comme Gress aurait voulu jouer depuis son plus jeune âge. Et il n’y a personne pour se mettre sur son chemin.Personne ? Sauf que son ami André Bord, devenu président du Racing, aime avoir son mot à dire. Carlos Bianchi, avant-centre vedette du championnat de France, arrive. L’Argentin est un attaquant à l’ancienne, excellent buteur mais beaucoup moins performant dans le travail collectif si cher à Gress.
Bianchi n’est que le symbole de l’opposition de plus en plus forte entre Bord et Gress. L’antagonisme entre l’entraîneur et son président est maintenant trop fort. Lutte de pouvoirs, lutte également pour savoir qui possède la meilleure cote de popularité auprès des supporters.
C’est désormais à coups de communiqués incendiaires dans la presse qu’on se parle. Et tout explose le soir de la réception de Nantes, le champion en titre : depuis la veille, la rumeur du limogeage de Gress s’est fait grandissante. Elle devient assourdissante au coup de sifflet final. L’entraîneur s’avance au centre du terrain et salue longuement la foule qui comprend que tout est terminé. Les supporters l’acclament et réclament la démission de Bord.
Bientôt des échauffourées éclatent, le stade est saccagé par quelques centaines de personnes et la tribune d’honneur prend feu. Les barres de fer se mêlent aux drapeaux brûlés et les CRS chargent. Les affrontements vont durer 45 minutes. C’est la troisième mi-temps la plus longue de l’Histoire du RCS… sa gueule de bois durera plus d’une décennie.
Dès le lendemain, des appels anonymes menaçants se multiplient au siège du club. 24 heures après le match, on compte déjà près de 5000 signatures au comité de soutien à Gilbert Gress. André Bord encaisse durement. Son ami Jacques Chirac l’avait exhorté à démissionner mais il ne peut plus se permettre de perdre la face. Bord ne cèdera pas : c’est une victoire à la Pyrrhus pour l’ancien ministre aux ambitions municipales. « Un jour, je reviendrai » dit Gress. Il reviendra.
Après des passages à Bruges et Neuchâtel - où il sera mis sur écoute par l’Elysée pour des raisons toujours inconnues - le revoilà en 1991. Strasbourg est en D2 depuis deux saisons et a échoué en barrages : sans avoir démérité, Léonard Specht est donc remplacé par son ancien entraîneur. Le retour de Gress redynamise le Racing qui, cette fois, parvient à retrouver l’élite après une victoire contre Rennes restée dans toutes les mémoires.
Mais les méthodes de Schilles passent désormais beaucoup plus mal. Les conflits avec les joueurs sont nombreux : Sansone, Dall’Oglio, Leboeuf, Monczuk sont, entre autres et pour différentes raisons, dans le collimateur du coach. « A l’époque c’est moi qui négociais les primes avec les dirigeants » dira plus tard Sylvain Sansone. « Ca se passait bien. Quand Gress est arrivé, il a dit "c’est moi qui gère tout." Alors automatiquement, on a été au clash ».
Quant à Olivier Dall'Oglio, il déclarait lors d’un entretien accordé à racingstub.com il y a deux ans : « Gilbert Gress avait une pression énorme sur les épaules pour son retour très (trop) médiatisé, je n'ai pas eu beaucoup d'échanges avec lui et nous avons eu une altercation en début de saison lors d'un entraînement. Sa manière de manager son équipe ne m'a jamais plu, je pense qu'un coach doit faire passer son équipe avant sa propre personne. »A la fin de son contrat, le nouveau président Roland Weller lui propose pourtant de prolonger. Schilles tergiverse, Weller renonce. Gress quitte à nouveau le club et les supporters sont en colère. Des banderoles appelant à la démission du président et des sifflets à son encontre se font entendre. Heureusement, contrairement à André Bord, Weller saura faire oublier le départ de celui qui voulait « être le seul maître à bord ».
Reconnaissants, les supporters du Racing le nomment logiquement entraîneur du siècle en l’an 2000. Des supporters dont il s’est pourtant longuement éloigné, notamment en refusant de participer aux festivités du centenaire. Mais lors de la récente mise à l’honneur des champions de France sur la pelouse de la Meinau, à laquelle Gress a finalement accepté de participer, on put à nouveau constater son immense cote de popularité. Après son départ du Racing, Gress connut des expériences plus ou moins concluantes à Neuchâtel, Zurich, Metz, Graz, Aarau mais également à la tête de la sélection helvète. On pensait son parcours sur les bancs de touche achevé ; star en Suisse, il y donnait de nombreuses conférences et participait encore récemment à des émissions de télévision. « C’est extraordinaire bien sûr de vivre ça à 67 ans, mais j’y renoncerais dans l’heure pour reprendre un club. J’ai toujours envie d’entraîner. Ma passion c’est ça ».
Trente ans après son seul titre de champion de France, le Racing vient donc de faire appel - en désespoir de cause ? - à deux des principaux artisans de ce succès de 1979 : Specht à la tête du club, Gress à la tête de l’équipe. A 67 ans et demi, Gress aura peut-être l’occasion dans quelques mois de battre le record d’Alexander Schwartz, l’entraîneur en fonction le plus âgé de l’histoire du RCS (plus de 68 ans en 1977).
Une situation improbable, encore totalement inenvisageable il y a à peine trois semaines, qui démontre une nouvelle fois le statut exceptionnel du RC Strasbourg. Gress aura bien sûr pour objectif de ramener le Racing en L1. Mais aura-t-il la capacité de trouver les mots justes pour motiver des joueurs souvent désinvoltes ? Sera-t-il disposé à bien vouloir s’appuyer sur le centre de formation du club ? Son caractère peu sensible aux compromissions ne fera-t-il pas trop d’étincelles ? Autant de questions en suspens.
Face à tant d’incertitudes quant au sort réservé au Racing dans les prochains mois, les supporters du club peuvent toutefois être assurés d’une chose, que Gilbert Gress aime à répéter : « je resterai fidèle à ce que je suis. » Pour le meilleur ou pour le pire ?

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